Interview d’Olivier Bessard-Banquy, auteur de « Sexe et littérature aujourd’hui »

Sexe et Littérature aujourd’hui examine au microscope ce que la littérature française a produit de plus cru ces dernières décennies, de l’érotisme au féminin des années 80 au sexe neurasthénique et névrosé d’aujourd’hui en passant par le porno trash des années 90. Les Virginie Despentes, Michel Houllebecq, Catherine Millet (pour ne citer qu’eux) sont-ils vraiment les dignes héritiers de la littérature libertine? Ou Sade est-il en train de se retourner dans sa tombe ? Nous avons posé la question à l’auteur de cet essai polémiste, Olivier Bessard-Banquy, qui en interview comme dans son livre, n’a pas peur de mettre les pieds dans le plat!

Dans Sexe et littérature aujourd’hui, beaucoup d’auteurs, parmi lesquels des très populaires, en prennent pour leur grade. Ne craignez-vous pas qu’on vous taxe de vieux bougon réactionnaire ?

Absolument pas. C’est l’amour des sens et des lettres qui m’anime et qui fait battre le coeur de tous ceux qui lisent les textes galants du passé. Il est normal qu’une certaine forme de littérature un peu raide, comme celle de Houellebecq, traite dans une langue rugueuse des déceptions de la libération des corps qui n’a pas permis un peace and love mondialisé. Mais que tous les textes, ou peu s’en faut, traitant de la culbute des corps chez les grands éditeurs soient vulgaires ou mauvais, voilà tout de même qui a de quoi révulser les amoureux indécrottables comme les amateurs de belles lettres. Si vous appelez réactionnaires ceux qui préfèrent les vieux libertins à Despentes et le culte des amours fortes aux petits récits d’amours vaches publiés aujourd’hui, alors oui, en effet, je suis réactionnaire. Et plutôt fier de l’être.

Vous avez un regard assez impitoyable sur la façon dont est traité le sexe dans la littérature contemporaine et vous vous en prenez volontiers aux auteurs, mais n’est-ce pas aussi l’époque, et avec elle certaines mutations dans la façon d’appréhender les plaisirs de la chair, qui génèrent cette littérature ?

Sans doute « le culte de la performance » de la société libérale entraîne-t-il des dérives dans les rapports entre les êtres — de plus en plus l’individu veut réussir sa vie comme on réussit un concours sous la Troisième République et dans cette perspective les autres ne sont plus que des instruments, des moyens de parvenir à ses fins. Mais je ne crois jamais qu’une tendance dominante ne s’accompagne aussitôt de raidissements, de mouvements de contestation ou de contre-culture. Voyez la force ou la vigueur des pulsions vertes et altermondialistes dans la société de consommation ultra technicisée d’aujourd’hui. C’est parce que le monde est dur, froid, effrayant par son libéralisme carnassier, que les êtres aspirent à davantage de liens forts, affectifs et profonds. Je ne crois pas que l’on soit condamné à vivre ce que raconte Virginie Despentes dans ses oeuvres tristes, bien au contraire : c’est à chacun de se bâtir une vie d’amours ou d’aventures sensuelles conforme à ses aspirations. De fait, cette littérature sombre et violente est pour moi largement fausse, frelatée ou ratée. Elle est intéressante en ce qu’elle dit de la déception des ego face à un monde terne et polaire, mais elle repose sur une extraordinaire négation des bienfaits de la libération sexuelle qui ne trompe personne et certainement pas ceux qui en profitent chaque jour dans le bonheur et l’insouciance.

Selon vous, quelles qualités manque t-il aux livres et aux auteurs d’aujourd’hui qui parlent de sexe ?

Un amour des autres. Une curiosité pour ce qui n’est pas soi. Une ouverture au monde. Une capacité à dire le corps et ses beautés, une langue de l’enchantement et de la béatitude des élans sensuels. Une volonté d’emmener le lecteur vers les terres de la rêverie érotique et de la langueur. Manquent tout à la fois un désir de plonger dans l’écriture aphrodisiaque et une connaissance forte de la langue et de ses finesses. Prenez une phrase du roman pauvre de l’autofiction parisienne et un paragraphe de Nicolas Bouvier ou de Pierre Michon. Voyez la différence.

N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal à publier un essai qui égratigne la littérature érotique aux éditions La Musardine, précisément spécialisées dans l’érotisme ?

Justement non puisque mon travail est un éloge de l’érotisme et de l’écriture grivoise. Ce que je dénonce, ce n’est pas la littérature du désir des corps et des beautés de l’étreinte mais au contraire la sinistrose des écrits noirs qui rabâchent à longueur de phrases la déception des amours et la brutalité des coïts mécaniques. La Musardine est pour moi une maison qui défend l’amour sous toutes ses formes. Je m’y sens donc tout à fait à ma place. Esparbec, le grand auteur de la maison, décrit certes des sexualités frénétiques, parfois aventureuses pour ne pas dire très éloignées des pratiques conventionnelles, mais ses personnages sont tous des fous d’amour, des obsessionnels de la fusion des corps, comme les libertins du marquis de Sade. Dès qu’ils prennent la parole, c’est pour dire la fulgurance du désir, la violence des passions sensuelles qui les animent. Ce qui est merveilleux dans la littérature galante, c’est cette contamination du désir, cette transmission de l’électricité charnelle — c’est la seule littérature qui peut se targuer d’exercer un pouvoir fort et indiscutable sur son lecteur. Comme beaucoup d’amateurs, je ne m’en lasse pas.

Pour montrer à nos lecteurs que vous ne dites pas que du mal, pouvez-vous trouver une qualité à : Virginie Despentes/ Philippe Djian/ Catherine Millet/ Michel Houellebecq/ Christine Angot ?

Virginie Despentes sait bâtir un récit et son premier livre ne manque pas de nervosité. Philippe Djian a réussi à faire lire des gens qui ont longtemps préféré le cinéma américanisé et la culture rock aux best-sellers préfabriqués. Catherine Millet écrit un français soyeux dont la souplesse est remarquable. Michel Houellebecq offre un portrait vif et saisissant de la société contemporaine qui ne laisse que très peu de lecteurs indifférents. Christine Angot a la grande gentillesse de publier moins qu’Amélie Nothomb.

Pour finir, pouvez-vous dresser le panthéon de vos cinq livres « érotiques » préférés dans l’histoire de la littérature française ?

Les Cent Vingt Journées du marquis restent pour moi le chef d’oeuvre de la littérature libertine puisqu’elles mettent en scène de la manière la plus radicale qui soit la violence extrême du désir. J’aime indifféremment tous les grands textes légers du XVIIIe siècle qui sont des odes au plaisir et à la pétulance de la transgression des conventions : Margot la ravaudeuse, Félicia ou mes fredaines, Thérèse philosophe, Don bougre sont des récits passionnants qui font sentir tout le dynamisme des passions anciennes, le tremblement des amants qui sont les esclaves de leurs sublimes lubricités. Dans le domaine de la littérature moderne ou contemporaine, Emmanuelle est peut-être pour moi le dernier grand texte qui offre des mondes de l’amour un tableau vif et naturel, sain, dans une langue qui sait être naïve et d’un lyrisme frais sans jamais sombrer dans le kitsch. Enfin, je ne peux terminer sans évoquer un petit texte réjouissant qui a déjà dix ans d’âge, un de ces petits livres confidentiels qu’il faut faire sortir de l’ombre, le Traité du boudin, publié sans nom d’auteur et dont Jean-Jacques Pauvert a parlé dans son Anthologie des lectures érotiques, un texte hilarant, fort bien écrit, qui vante les charmes des femmes disgracieuses et invite à mieux les connaître sinon les aimer. Ce texte est devenu totalement introuvable et je ne désespère pas de le voir bientôt réédité… 

Sexe et littérature aujourd’hui, morceaux choisis

« Vocabulaire digne d’un élève de sixième (redoublant), syntaxe incorrecte comme si la langue aussi devait être violentée dans cette opération de délinquance totale, culte aveugle des anglicismes suggérant peut-être l’extraordinaire avance des Américains dans le domaine du crime et de l’appauvrissement culturel, tous les ingrédients du roman chez Despentes sont en résonance avec l’indigence du récit. »

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« Là où un Proust a besoin de trente pages pour évoquer un regard, l’auteur trash n’use jamais de plus de trois mots. Le roman contemporain pose au lieu de démontrer, dit au lieu d’évoquer, d’illustrer, de faire sentir ou comprendre. Les noms des héroïnes, Suzanne, Eglantine, sont aussi interchangeables que des eaux de toilette Yves Rocher. »

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« La pornographie d’aujourd’hui est l’expression d’un monde décrispé où chacun veut tout tout de suite. Sa pauvreté littéraire, sa nullité narrative sont autant de signes d’une quête stérile de l’efficacité permanente. »

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« Chez Djian, le coït est risible et le style bouffon. L’oeuvre qui se veut audacieuse n’en est que plus conventionnelle. Tout ce qui devrait lui donner de la force ou de la vigueur ne fait que révéler au contraire l’incapacité de l’auteur à éviter les stéréotypes du sexe, les truismes de l’amour. »

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« Alors que le libertin tire son plaisir d’avoir triomphé des barrières de la pudeur et de la réserve féminine, le héros du roman porno d’aujourd’hui jouit de voir sa vie sexuelle au niveau des performances économiques du Bernard Tapie des années 1980. »

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« Il faut dire que tous les éditeurs comme un seul homme ont plongé dans l’écriture graveleuse sans hésiter. Les mêmes qui, quelque temps plus tôt, parlaient avec condescendance d’Eric Losfeld ou de Jean-Jacques Pauvert se sont mis, avec vingt ans de retard, et sans avoir le courage de ces deux téméraires en lutte contre la censure, à chasser sur les terres de la publication gaillarde par opportunisme. Devant le succès du Boucher salué par la critique, les grandes maisons, victimes de la mode, se sont davantage ouvertes aux textes poivrés. Quand l’année suivante Françoise Rey a défrayé la chronique avec sa Femme de papier, les éditeurs se sont sentis encouragés à aller encore plus loin. Mais c’est surtout la flambée de l’écriture grunge et de « la génération X » cinq ans plus tard, avec Virginie Despentes, qui met le feu à l’édition française. Flammarion, Grasset, Denoël, toutes les maisons les plus vieille France de la Troisième République se lancent alors dans la publication trash pour ne surtout pas rater leur entrée dans le nouveau siècle. »

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« Au lieu de saluer la décrispation de la société, l’ouverture des possibles, Houellebecq brode à l’infini sur la misère affective des pauvres types, sur la solitude des losers. Au lieu de donner des couleurs à la puissance du désir masculin, l’auteur de Plateforme ne cesse de décrire des coïts fatigués, des scènes de masturbation dépitée, des amours plates. Loin de réaffirmer l’importance de l’érotologie masculine, Houellebecq l’enterre en quelque sorte. Perpétuellement en échec du fait de leurs désirs épars ou étoilés, les hommes chez lui sont toujours mous, secs ou déshydratés. Comme si les femmes détenaient la clé de tout, comme si elles seules étaient à même d’organiser le grand libre-échange des corps et la célébration des amours par le verbe. »

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« Les romancières et leurs héroïnes sont ainsi prises dans une sorte de grand écart entre dévergondage et grand amour, entre sagesse et volupté. Invariablement compliquées, leurs histoires d’amour finissent mal : le diplomate soviétique abandonne Annie Ernaux quand tombe le mur de Berlin, Catherine Cusset quitte A. pour B. qu’elle a trompés avec C. ou D., l’héroïne de Marie Nimier découvre que sa meilleure amie lui a volé son homme — tous ces romans ressemblent à du Gavalda corrigé par Houellebecq. »

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« Là est la grande faiblesse des livres de Virginie Despentes : contrairement à ceux de Houellebecq, ils ne disent rien de la sexualité contemporaine, ils ne disent rien du monde de l’amour et des relations entre hommes et femmes, ce ne sont que des histoires nourries de haines, de sentiments de frustration et d’envies de révolte, ce sont des livres qui se voudraient cris et qui ne sont que rots. »

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« Dans les oeuvres sombres du « X-trême », l’amour est systématiquement déshumanisé, le sexe automatisé ; chez Catherine Millet, c’est l’amour à la chaîne, chez Nelly Arcan, le client est anonyme et les passes se suivent et se bousculent à un train d’enfer, chez Virginie Despentes, on baise comme on tue à chaque page, chez Catherine Cusset, les amants n’ont plus de nom, plus de visage, chez Houellebecq, il faut payer une prostituée thaïlandaise pour se souvenir de ce qu’est le sentiment. Loin de vouloir lutter contre la tyrannie du tout-économique, les néopornographes saluent l’avènement du libéralisme, Virginie Despentes en tête qui veut être payée par son corps et pour ses phrases, Nelly Arcan qui enchaîne les passes pour faire du shopping, Michel Houellebecq qui fait semblant de dénoncer le système pour mieux en profiter. »

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Une réponse à Interview d’Olivier Bessard-Banquy, auteur de « Sexe et littérature aujourd’hui »

  1. Article vraiment interressant et tellement bien écrit.Je vais dés maintenant le partager .

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